11 mai 1866.

A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous

commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A

partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures,

nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et

demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler

Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer

d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers

lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux

pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre

passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les

guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des

cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il

s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit

bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des

lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village,

d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les

toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant

approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les

intentions qu’on nourrissait à notre égard.

J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions

pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de

bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en

arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir

supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que

j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans

mon voyage.

Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à

l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous

fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides

avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son

impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que

j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur

les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber

à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce

surcroît de charge.

Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put

constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner

quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit.

La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau

qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je

suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur

était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de

boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant

éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me

bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai

à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous

arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en

venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement

tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer

jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les

chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une

couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que

tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui

fut le lot des derniers arrivés.

Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des

retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de

renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine

qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes

qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est

pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle.

Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche

était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un

buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible

porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins

prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce

fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans

les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute

succombé l’un après l’autre.

Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se

borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux

bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière

demeure.

Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était

presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers

l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous

trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent

boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu

de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas

depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous

repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et

d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir

par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher

de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se

répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des

villages révoltés.

Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été,

du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous

faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il

était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des

embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à

venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une

armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très-

longtemps.

Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on

marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier

voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne

tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes,

chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives

quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On

marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits.

Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des

Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés

par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi-

heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce

fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de

remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était

harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par

terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé

Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous

calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon

de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri,

et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les

brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions,

pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 315 / 368 题