A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous
commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A
partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures,
nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et
demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler
Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer
d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers
lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux
pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre
passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les
guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des
cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il
s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit
bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des
lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village,
d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les
toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant
approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les
intentions qu’on nourrissait à notre égard.
J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions
pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de
bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en
arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir
supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que
j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans
mon voyage.
Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à
l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous
fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides
avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son
impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que
j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur
les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber
à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce
surcroît de charge.
Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put
constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner
quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit.
La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau
qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je
suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur
était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de
boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant
éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me
bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai
à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous
arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en
venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement
tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer
jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les
chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une
couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que
tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui
fut le lot des derniers arrivés.
Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des
retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de
renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine
qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes
qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est
pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle.
Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche
était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un
buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible
porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins
prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce
fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans
les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute
succombé l’un après l’autre.
Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se
borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux
bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière
demeure.
Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était
presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers
l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous
trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent
boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu
de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas
depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous
repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et
d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir
par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher
de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se
répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des
villages révoltés.
Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été,
du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous
faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il
était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des
embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à
venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une
armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très-
longtemps.
Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on
marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier
voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne
tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes,
chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives
quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On
marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits.
Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des
Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés
par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi-
heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce
fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de
remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était
harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par
terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé
Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous
calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon
de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri,
et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les
brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions,
pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval.