Les habitants notables du village vinrent saluer le prince, qui ne tarda
pas à se remettre en route dès qu’hommes et bêtes se furent désaltérés,
et en deux heures et demie de marche, le 10 mai, nous arrivâmes à
Toubacoura, vers 9 heures.
C’est un grand village soninké qui, au milieu de ce pays dévasté, où les
villages habités étaient aux trois quarts ruinés, avait un aspect de
prospérité. Ce n’est pas cependant qu’il n’eût eu à subir des attaques
des razzias. Mais sa population était unie, commerçante ; elle avait
montré de l’énergie, et l’almami de ce village avait réussi à se
maintenir.
On m’envoya loger chez un cordonnier fort riche, dans la cour duquel je
trouvai un puits, la dernière bonne eau que je dusse boire jusqu’au
Sénégal.
Massiré Diula, que j’avais chargé de vendre certaines marchandises,
notamment de l’ambre, avait longtemps séjourné dans ce village et y
avait beaucoup parlé de moi. Toute la ville vint me voir et je retrouvai
là de ces types soninkés que j’avais déjà signalés à mon voyage d’aller
au village de Tiefougoula, tant pour la beauté des femmes que pour leur
amabilité. Beaucoup vinrent m’apporter du lait et du miel ; quelques
grains de corail menu ou d’ambre, que j’avais conservés à tout hasard,
les récompensèrent. Un morceau de sel remercia mon hôte, et je pus faire
là une belle provision de gourous pour la route, au moyen des cauris que
j’avais emportés.
J’espérais, en voyant le bon accueil de ce village, que Mahmadou Abi se
déciderait à y passer la nuit, afin de laisser manger et reposer tout le
monde. J’avais défait tous mes bagages, nous nous étions baignés,
nettoyés, quand on vint nous dire de la part du prince qu’il me
demandait de lui prêter une tente de campement pour envelopper des
paquets de soieries et de beaux vêtements qu’Ahmadou envoyait en cadeau
à Nioro, et en même temps il me faisait dire de charger mes bagages,
qu’on allait partir.
Bien qu’à peine reposé, cela ne me parut pas dur, tant j’étais pressé.
Je ne regrettais qu’une chose, c’était de ne pouvoir, comme en venant à
Ségou, noter ma route, minute par minute et avec le soin que j’y avais
apporté. Mais pendant quelque temps notre route de retour allait suivre
la première, dont les positions bien déterminées devaient me servir de
jalons.
C’est ainsi qu’en quittant Toubacoura, on se dirigea sur Difia. Nous
traversâmes un ou deux petits villages situés entre des collines de
roches rouges, toutes ferrugineuses ; des forgerons fondaient du fer
dans ces hauts fourneaux de noirs que Lambert a décrits dans son voyage
au Fouta Djallon.
Ici, point de mines ; c’est au ras du sol qu’on attaque la montagne dont
on ne prend que les pierres désagrégées[245]. Le fer s’y présente
quelquefois sous la forme de sanguine et de différents autres minerais
qui donnent un excellent fer, très-doux, et qui aurait, je crois, des
qualités supérieures au point de vue de la fabrication de l’acier fondu.
Nous ne nous arrêtâmes pas du tout, et à nuit tombante nous arrivâmes à
Difia qui fut pris d’assaut ; on se logea dans la ville et au dehors.
Mahmadou Abi avait donné l’ordre de camper dehors, bien qu’un orage se
préparât. Mais nous en fûmes quittes, lui, nous et ceux qui lui
obéirent, pour de la poussière et quelques larges gouttes d’eau. On
alluma des feux et on se sécha.
Naturellement, on mangeait ce qu’on trouvait. Mais nous nous étions
restaurés convenablement la veille à Toubacoura ; nous pouvions aller
quelques jours avec le couscous et nos boîtes de conserves.