Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas
d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à
Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes
chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo,
chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et
s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine,
ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet
homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré
pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion.
Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence
avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la
parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en
route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro
et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_
(cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à
Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout
sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali
Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à
partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit
devant moi ses lettres de créance.
Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était
comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de
me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au
gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur.
Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de
faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve.
Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre
colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me
contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté
j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre
bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle
une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager.
Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau
jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué.
Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes
nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais
qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des
princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher
qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai
joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs
de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont
la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne.
7, 8 et 9 mai 1866.
Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route
que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous
campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina.
Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On
craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y
trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir
toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à
Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou.
Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les
captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne,
et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui
partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau,
qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient
à leur retour.
Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de
captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après-
midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous
attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau
rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne
suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne.
Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice
de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là
quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à
demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant
l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons
aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare.
Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de
passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos
chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas
question.
Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec
l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés,
à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient
furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans
cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais
heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à
Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché.
Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille
qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie,
conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour.
Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites
boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que
j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois
l’occasion de m’en féliciter.
Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en
quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis
plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première
marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et
nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de
Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans
doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce
séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les
broussailles, car la route était loin d’être sûre.
Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous
d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas
donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les
ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur
une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de
nos chevaux dans la main.