7 mai 1866.

Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas

d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à

Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes

chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo,

chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et

s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine,

ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet

homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré

pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion.

Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence

avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la

parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en

route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro

et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_

(cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à

Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout

sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali

Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à

partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit

devant moi ses lettres de créance.

Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était

comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de

me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au

gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur.

Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de

faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve.

Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre

colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me

contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté

j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre

bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle

une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager.

Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau

jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué.

Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes

nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais

qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des

princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher

qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai

joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs

de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont

la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne.

7, 8 et 9 mai 1866.

Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route

que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous

campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina.

Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On

craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y

trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir

toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à

Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou.

Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les

captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne,

et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui

partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau,

qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient

à leur retour.

Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de

captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après-

midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous

attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau

rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne

suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne.

Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice

de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là

quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à

demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant

l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons

aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare.

Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de

passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos

chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas

question.

Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec

l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés,

à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient

furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans

cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais

heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à

Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché.

Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille

qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie,

conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour.

Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites

boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que

j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois

l’occasion de m’en féliciter.

Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en

quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis

plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première

marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et

nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de

Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans

doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce

séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les

broussailles, car la route était loin d’être sûre.

Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous

d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas

donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les

ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur

une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de

nos chevaux dans la main.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 313 / 368 题