Le 5 mai, le schérif marocain venait m’apporter un pain de sucre,
qu’Ahmadou lui avait donné pour sa route, et il me demandait de le
prendre sous ma protection, car il partait seul avec un cheval présent
d’Ahmadou et un cadeau de 340 gros d’or (le gros vaut 12 fr. 50 c.)
Je lui promis de faire ce que je pourrais et le confiai à Mamboye, qui
seul de mes hommes parlait l’arabe et qui, du reste, s’entendait très-
bien avec lui.
Ce même jour Ahmadou fit un dernier palabre avec les Talibés du
Diomfoutou, qui ne sortirent de chez lui que vers cinq heures et demie.
Déjà on disait que nous ne passerions pas la nuit à Ségou. Il était
certain que Mahmadou Abi partait avec nous. Ses bagages étaient au bord
du fleuve, prêts à être embarqués en pirogue. Je fis préparer tous les
miens ; mais, malgré mes ordres, mes hommes ne se décidaient pas à se
préparer eux-mêmes : ils ne pouvaient encore croire à ce départ tant
remis ; il leur semblait impossible qu’eux, qui s’étaient battus pour
Ahmadou, qui avaient eu l’un des leurs tués pour sa cause, il les
laissât partir sans cadeau, sans même un vêtement pour se couvrir, car,
à part ce qu’ils avaient sur le dos, la plupart partaient leur sac vide.
Pourtant rien n’était plus vrai.
La nuit était arrivée au milieu de mes préparatifs ; tous mes ustensiles
étaient au milieu de la cour avec les bâts d’ânes tout chargés, mes
cantines et tout cela bien mal disposé. Pour décider mes hommes,
j’envoyai Samba N’diaye chez Sidy Abdallah aux renseignements ; il
répondit que nous ne coucherions pas à Ségou. Vers 10 heures du soir,
Ahmadou lui-même l’affirma. A minuit, tout étant prêt, je me jetai sur
une natte et pris un peu de repos.
Ce ne fut qu’à deux heures du matin qu’Ahmadou fit appeler Samba pour me
faire dire d’aller coucher à Ségou-Koro.
Nous commençâmes à charger les bagages avec le plus d’ordre possible.
Bien que ce fût au milieu de la nuit, plusieurs voisins prévenus vinrent
me faire leurs adieux d’une façon touchante, et il reste évident pour
moi qu’en me faisant sortir à pareille heure, Ahmadou avait voulu éviter
aux Talibés l’émotion d’un pareil départ, craignant qu’ils n’eussent
désiré me suivre et peut-être aussi qu’ils ne succombassent à la
tentation.