Enfin, le 2 mai, Ahmadou fit un palabre avec les Talibés du Diomfoutou
désignés pour partir ; il leur commanda de ne pas sortir de Ségou-
Sikoro, parce qu’il allait avoir besoin d’eux peut-être au milieu de la
nuit. Puis il leur promit des vêtements pour la route. En même temps
j’apprenais que Tierno Abdoul Ségou partait pour Yamina, et l’on disait
que c’était pour arrêter tous les déserteurs qui voudraient partir avec
nous. L’après-midi le palabre d’Ahmadou avec les Sofas et les Talibés
recommença ; il fit changer sept des Talibés, au retour desquels il ne
croyait pas, et fit enfin distribuer le couscous, à raison d’un moule
par homme, à ceux qui devaient partir.
Malgré cela, je ne savais encore sur quoi compter, et bien que quelques
personnes pensassent que je partirais le lendemain, j’avais bien de la
peine à le croire. Cependant, le lendemain matin Seïdou m’annonçait que
le soir, à la nuit tombée, Ahmadou avait fait appeler tous les chefs de
Ségou pour les prévenir qu’il allait me laisser partir, et qu’à ce sujet
chacun avait émis son avis. Tierno Abdoul Kadi avait soutenu notre cause
et demandé à Ahmadou de nous bien traiter jusqu’au dernier moment,
disant que depuis notre arrivée, il l’avait engagé à ne pas écouter les
mauvais bruits qu’on faisait courir sur l’objet de notre mission et
qu’aujourd’hui tout le monde pouvait voir que nous étions venus pour
faire le bien et non pour espionner dans le pays.
Seul Mohammed Bobo, notre ennemi juré, avait combattu notre renvoi, bien
que ce fût une chose décidée, mais il voulait soutenir l’opinion qu’il
avait toujours exprimée qu’on devait se défier des blancs, qui viennent
toujours avec de belles paroles et qui finissent par s’emparer des pays
où ils vont. En se quittant à une heure avancée de la nuit ils étaient
tous d’accord, et cependant comme rien n’est jamais terminé dans ce
maudit pays, Ahmadou leur avait dit de revenir le lendemain pour en
finir. Alors, sous l’inspiration de Tierno Abdoul Kadi, tous les chefs
avaient écrit à Ahmadou une lettre collective pour l’engager à nous
laisser partir : ce qu’Ahmadou avait accordé d’autant plus volontiers
qu’il y était déjà tout décidé.
Cette petite comédie me semble un trait de mœurs très-caractéristique.
Pendant deux ans et demi Ahmadou ne consulte personne, et personne ne
lui donne son avis ; le jour où tout est arrêté, convenu, il provoque
une discussion pour la forme et a l’air de céder à l’avis des chefs,
enchantés d’être consultés.