Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à
m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou
s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse
qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais
par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait
assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent
passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne
disait rien.
Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux
Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la
couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre
déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna.
Voici la substance de ce récit.
Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse
quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants,
trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une
expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants
pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé
personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin,
quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. »
Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs.
Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des
Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés
comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail.
Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose
assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou.
On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari,
mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et
projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble
attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de
Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite.
Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même
intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et
de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ;
cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre
affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu
d’espoir.