Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une
heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il
avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons
voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes.
Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après
quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader
qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je
ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et
nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était
passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai
chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec
Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane
Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous
accompagner.
Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité).
Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui
expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ;
moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici,
c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte
arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre
différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui
présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait
il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix
basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile
qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque
personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba
N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de
crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était
fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en
arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des
assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de
faits qu’ils y logent.
C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement
faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette
façon il était sûr que ce papier, conservé dans son _livre_ (le Coran),
ne serait jamais changé.
Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à
préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que
j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau
que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se
croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je
partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec
laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire
des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je
l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais
fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations
de ce genre.
Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je
partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse,
que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des
blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les
affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt.
Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe
d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait
que les blancs ne regardent pas aux _richesses_[242], mais à
l’intention.
Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout,
et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me
donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je
m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu
de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau
présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais
que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir.
Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de
100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est
pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa
tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un
cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui
t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas
le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi,
je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé.
« Je saurai alors ce que je dois faire. »
Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le
gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire.
La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais
cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que
s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je
lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un
canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla
à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint-
Louis, je saurai ce que je dois faire. »
C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si
l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré
tout il réussirait à l’empêcher.
Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et
le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner
Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba
depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le
canon promis.
En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en
droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il
avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très-
désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme
d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un
cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour
comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243]
avec lequel il avait guéri sa femme.
Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye
qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire
tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent.
Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le
reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés
par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les
balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant
que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite.
Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur,
ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son
pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que
Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment.
« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. »
Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire
de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin,
mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés,
Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation,
vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il
n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes.
Puis je chargeai Samba d’ajouter, comme de lui-même, que, dans son
intérêt même, Ahmadou ne devrait pas laisser partir mes laptots sans les
habiller, comme il le faisait d’habitude, parce qu’ils ne manqueraient
pas de s’en plaindre au Sénégal aux autres noirs.
Il répondit vaguement. Bobo avait passé par là.
Ce ne fut qu’au moment du départ que le docteur se décida de lui-même à
envoyer son pistolet à Ahmadou ; et j’affectai, quant à moi, de ne plus
lui en parler. Dès qu’Ahmadou le reçut, il lui envoya en retour, ou en
payement si l’on veut, un cadeau de 50 gros d’or (environ 625 francs).
Telle fut la fin de mes relations directes avec Ahmadou.
[Décoration]
[Note 234 : On sait qu’un fait semblable s’était déjà vu à Ségou après
la mort de Dékoro, assassiné par ses captifs.]
[Note 235 : Assama, chef de Grand-Bassam. Amatifou, chef d’Assinie.]
[Note 236 : Pour les noms des jours et des mois, on a adopté les mots
arabes dans toutes les langues de ces contrées.]
[Note 237 : Akraïjit est un des Ksours qui composent l’oasis de Tichit ;
il est situé à l’E. de cette ville, à petite distance.]
[Note 238 : A ce sujet, le compagnon du Maure eut peur qu’Ahmadou ne fût
fâché de ce que Cheick Ould Abd Daïm m’avait parlé de la lettre. Ahmadou
eût voulu la tenir secrète, et je la lui avais fait réclamer ; ce Maure
vint avec le schérif me prier de dire que c’était le schérif qui m’avait
fait connaître l’arrivée de cette lettre, disant qu’on n’oserait rien
faire à un schérif.]
[Note 239 : Sorte de voile fabriqué dans le pays avec du coton très-fin
(espèce de mousseline).]
[Note 240 : Rapprocher ce récit de celui des Maures. (Voir aux
instructions)]
[Note 241 : Elimane Donaye (le chef de Donaye, village des bords du
Sénégal, près de Podor).]
[Note 242 : A l’importance du cadeau.]
[Note 243 : Solution de nitrate d’argent cristallisé.]