3 mai 1866.

Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une

heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il

avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons

voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes.

Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après

quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader

qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je

ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et

nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était

passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai

chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec

Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane

Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous

accompagner.

Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité).

Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui

expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ;

moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici,

c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte

arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre

différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui

présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait

il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix

basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile

qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque

personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba

N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de

crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était

fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en

arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des

assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de

faits qu’ils y logent.

C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement

faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette

façon il était sûr que ce papier, conservé dans son _livre_ (le Coran),

ne serait jamais changé.

Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à

préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que

j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau

que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se

croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je

partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec

laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire

des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je

l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais

fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations

de ce genre.

Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je

partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse,

que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des

blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les

affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt.

Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe

d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait

que les blancs ne regardent pas aux _richesses_[242], mais à

l’intention.

Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout,

et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me

donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je

m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu

de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau

présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais

que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir.

Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de

100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est

pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa

tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un

cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui

t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas

le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi,

je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé.

« Je saurai alors ce que je dois faire. »

Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le

gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire.

La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais

cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que

s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je

lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un

canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla

à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint-

Louis, je saurai ce que je dois faire. »

C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si

l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré

tout il réussirait à l’empêcher.

Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et

le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner

Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba

depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le

canon promis.

En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en

droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il

avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très-

désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme

d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un

cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour

comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243]

avec lequel il avait guéri sa femme.

Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye

qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire

tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent.

Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le

reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés

par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les

balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant

que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite.

Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur,

ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son

pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que

Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment.

« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. »

Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire

de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin,

mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés,

Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation,

vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il

n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes.

Puis je chargeai Samba d’ajouter, comme de lui-même, que, dans son

intérêt même, Ahmadou ne devrait pas laisser partir mes laptots sans les

habiller, comme il le faisait d’habitude, parce qu’ils ne manqueraient

pas de s’en plaindre au Sénégal aux autres noirs.

Il répondit vaguement. Bobo avait passé par là.

Ce ne fut qu’au moment du départ que le docteur se décida de lui-même à

envoyer son pistolet à Ahmadou ; et j’affectai, quant à moi, de ne plus

lui en parler. Dès qu’Ahmadou le reçut, il lui envoya en retour, ou en

payement si l’on veut, un cadeau de 50 gros d’or (environ 625 francs).

Telle fut la fin de mes relations directes avec Ahmadou.

[Décoration]

[Note 234 : On sait qu’un fait semblable s’était déjà vu à Ségou après

la mort de Dékoro, assassiné par ses captifs.]

[Note 235 : Assama, chef de Grand-Bassam. Amatifou, chef d’Assinie.]

[Note 236 : Pour les noms des jours et des mois, on a adopté les mots

arabes dans toutes les langues de ces contrées.]

[Note 237 : Akraïjit est un des Ksours qui composent l’oasis de Tichit ;

il est situé à l’E. de cette ville, à petite distance.]

[Note 238 : A ce sujet, le compagnon du Maure eut peur qu’Ahmadou ne fût

fâché de ce que Cheick Ould Abd Daïm m’avait parlé de la lettre. Ahmadou

eût voulu la tenir secrète, et je la lui avais fait réclamer ; ce Maure

vint avec le schérif me prier de dire que c’était le schérif qui m’avait

fait connaître l’arrivée de cette lettre, disant qu’on n’oserait rien

faire à un schérif.]

[Note 239 : Sorte de voile fabriqué dans le pays avec du coton très-fin

(espèce de mousseline).]

[Note 240 : Rapprocher ce récit de celui des Maures. (Voir aux

instructions)]

[Note 241 : Elimane Donaye (le chef de Donaye, village des bords du

Sénégal, près de Podor).]

[Note 242 : A l’importance du cadeau.]

[Note 243 : Solution de nitrate d’argent cristallisé.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 308 / 368 题