Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin
de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou
faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir
(il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses,
irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes.
Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et
des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le
fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve
dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes
toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être
nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente,
et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient
toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait
à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents,
et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions
affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir
avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou :
« Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre,
qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas
demander à Ahmadou. »