La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce
qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court.
Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête
Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer
que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et
le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du
Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno
Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta
et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis.
En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à
bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence
d’Alpha Oumar Boïla.
Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le _Diné_
(la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans
cesse. _Chaikhou_ (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir,
et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis
le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au
Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus
grands encore, que vous ne connaissez pas. »
Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le
courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ;
mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se
trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba
N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me
disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous
pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au
menton songe à gagner tous ces pays-là ! »
Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui
pensaient que la lutte durait au Macina.
Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus
à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins.
Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du
Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était
marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages
musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps,
un _bourtougueul_[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été
devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette
union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas
l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent
grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos
laptots qui fût dans ce cas.
Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée
du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une
femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura.
Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il
fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers,
qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit
jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans
le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore
toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de
ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin,
on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait
d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du
Macina de la manière suivante :
Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande
armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla,
trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se
mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un
pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi
qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier
combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa
l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il
abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte
désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi
de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques
hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre
irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à
s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre
l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les
forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la
famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient
réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres
humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj
espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ;
l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et
attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut
qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs,
les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait
plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à
demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés
qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi
de toutes les morts qu’il occasionnait.
On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du
Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera,
que justice.
El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus
qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait
vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit
donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée
qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de
quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car,
bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut
presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à
l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards.
La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de
ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à
croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à
l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu
l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait
au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même
année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses
ennemis.
Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard
qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois,
pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à
bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine.
Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo,
entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de
leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de
jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que
Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des
nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête
d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et
que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces
trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des
anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait
avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette
guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons
pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche
par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit
effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés.
Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y
pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de
Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été
mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de
la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de
vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a
pas de fumée sans feu.
D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ?
Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas
un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous
le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter
presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de
notre arrivée ?
Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj,
qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut
d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait
été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même
d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il
avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha
Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait
fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la
tête.
Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort
et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au
Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays,
il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il
se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne
puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions.
Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait
et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle
parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ;
il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement
d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les
hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car
chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de
chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à
leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en
déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que
de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village,
réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre,
tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt
au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient
arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux
dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et
dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort.