Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa
aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire
et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait
beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce
qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait
lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui
commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait,
chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.
Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui
s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc
parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des
sottises pareilles.
Mars 1866.
En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien
n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda
aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas
pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui
jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de
différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il
demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait,
on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise
humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui
déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails.
Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à
Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire
venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait
expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.
Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de
m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il
supposait avec juste raison que je lui ferais.
Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé
toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en
plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et
que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à
quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »
Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on
expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et
celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et
nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai
Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était
préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il
serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux
promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait
le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de
Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de
n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il
savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait
arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de
corde, et aux Sofas il couperait le cou.
Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain,
surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné
l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les
commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady,
ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à
claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour
à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un
colosse.
En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis,
mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars
Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.