28 février 1866.

Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa

aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire

et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait

beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce

qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait

lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui

commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait,

chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.

Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui

s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc

parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des

sottises pareilles.

Mars 1866.

En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien

n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda

aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas

pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui

jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de

différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il

demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait,

on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise

humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui

déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails.

Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à

Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire

venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait

expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.

Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de

m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il

supposait avec juste raison que je lui ferais.

Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé

toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en

plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et

que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à

quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »

Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on

expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et

celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et

nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai

Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était

préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il

serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux

promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait

le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de

Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de

n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il

savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait

arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de

corde, et aux Sofas il couperait le cou.

Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain,

surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné

l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les

commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady,

ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à

claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour

à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un

colosse.

En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis,

mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars

Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 294 / 368 题