Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba
N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je
demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea :
_Ahmadou._ — « Ah ! oui, c’est juste (_Gonga_), maintenant tout est
arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton
interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ?
_Bobo._ — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le
commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian,
Dinguiray.... il faut.... quinze jours.
_Ahmadou._ — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire
ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours
encore.... Voyons, Samba, que dis-tu ?
_Samba N’diaye._ — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant
est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas
aujourd’hui, je pense que ce sera demain.
_Ahmadou_ (_riant_). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais
voyons, quel jour sommes-nous ?
_Bobo._ — Mardi (_Talata_)[236].
_Ahmadou._ — Eh bien ! ce sera samedi (_Asser_).
_Bobo._ — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à
faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est
pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes
un jour, il peut bien attendre.
_Ahmadou._ — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et
toi, Boubakar ?
_Boubakar Mahmady Diam._ — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant
attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez.
_Ahmadou._ — Allons, nous allons dire huit jours.
_Bobo._ — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours.
Ahmadou, tu n’auras pas le temps.
_Ahmadou._ — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au
commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne
sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai
ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à
personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le
dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. »
On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter
mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée.
Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le
coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût
ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision
à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que
j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait
donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi
manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je
n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel
et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf.
Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et
j’en pris mon parti.