En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que
Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et
dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais
lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et
Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il
m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin
il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître
tout ce que j’avais à dire à son père.
Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du
gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à
faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces
relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour
100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur.
Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des
explications, j’espérai réussir.
Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui
se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis
aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que
ce qu’il acceptait c’était :
Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ;
Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays,
qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre
justice ;
Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait
également ;
Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui
le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il
ne pouvait pas le changer.
Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas
_encore accepter_ cela, et il semblait dire que c’était à cause de
l’absence de son père.
J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je
savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce
que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des
détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité
suivant :
_Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du
Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj
Omar, roi de Ségou._
ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où
commandent les deux chefs.
ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler
librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il
pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent
pour commerce, missions ou simple curiosité.
ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel
sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les
Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce
soit pendant leur séjour.
ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il
commande vers nos comptoirs.
ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays
d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler
librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter.
ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y
acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection
contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.
ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande
Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de
leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala,
Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.
Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6
avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait
garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer
ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on
avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le
brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard
au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée,
il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de
son côté, et le palabre fut levé.
Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après
mon départ avec Ahmadou.
« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10
c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit
Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y
aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai
contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à
venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais
il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et
bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je
n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait
répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne
donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui
cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que
relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à
accréditer un ministre pour y toucher cet impôt.
Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser
que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour
tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place
de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition.