Le vendredi 23 était arrivé, mais en même temps une nouvelle fâcheuse.
Fali, le chef des Sofas, le fils de l’ancien roi de Tamba était mort
dans la nuit. Ahmadou perdait en lui un excellent serviteur ; cela
l’attristait et pouvait être un nouvel obstacle, mais par contre il
recevait une nouvelle qui, le comblant de joie, devait l’absorber. Un
Talibé, nommé Mahmadou Falel, Yoloff de naissance, arrivait de
Dinguiray, portant à Ahmadou des lettres de sa mère et des fusils de
munition à baïonnette, qui avaient été achetés aux comptoirs du Rio
Pongo. Malgré ces contre-temps, je vis Ahmadou, mais il me fit prévenir
qu’on ne pourrait parler d’affaires, et le soir, quand je voulus obtenir
de le voir le lendemain, ce fut impossible ; néanmoins, Ahmadou parlait
à différentes personnes, et ceux qui étaient les plus intéressés à
partir, tels que Badara, étaient convaincus que, à quelques jours près,
le moment était venu.
En même temps que Mahmadou Falel, étaient arrivés deux Toucouleurs qui
portaient des nouvelles du Sénégal. Bien qu’ils eussent été en partie
témoins des événements qu’ils racontaient, je fus à même, à mon retour,
de voir combien on dénaturait les faits à distance. C’est ainsi qu’ils
m’annonçaient le changement de gouverneur et les principaux événements
de la guerre que Maba faisait dans les provinces du Cayor, du Djoloff et
sur les bords de la Gambie, qu’ils racontaient en exagérant à dessein
les succès des musulmans.
Le même soir Ahmadou avait une conférence avec Alpha Mahmadou, le parent
de Falel, et avec Badara, auxquels il assurait que nous allions partir.
Les instances de Badara étaient causées par une nouvelle lettre arrivée
de son village, et en même temps qu’il la recevait, on apprenait que
l’armée de Nioro, pour dégager Toumboula, était venue attaquer Digna,
qu’elle l’avait cerné pendant trois jours, mais qu’à la nouvelle qu’un
envoyé d’Ahmadou arrivait, elle s’était dépêchée de rentrer à Nioro, de
crainte qu’on ne vînt la chercher. Or, cet envoyé d’Ahmadou n’existait
pas ; le voyageur en question était simplement Mahmadou Iffra, l’envoyé
du Guidimakha, dont j’ai parlé au commencement de mon séjour à Ségou.
Quand Samba N’diaye l’avait chassé de chez lui, après le départ de
Bakary Guëye, il avait erré dans le pays à la recherche de moyens
d’existence, et, fatigué, il avait pris la route du retour, se disant
envoyé par Ahmadou et moi, vers le gouverneur, délivrant sans s’en
douter les Bambaras de Digna.