Le 17 février le tabala annonçait le commencement de la fête ; tout le
monde se parait de son plus beau costume pour aller au salam, et moi-
même, voulant y paraître, je revêtis un superbe habillement du pays
brodé en soie. Ahmadou, par un acte d’une haute politique, venait de
rendre aux Bambaras leurs trompes en dents d’éléphant percées, avec
lesquelles comme ont pu l’entendre ceux qui ont été à Grand-Bassam ou à
Assinie, on fait la musique assourdissante qui accompagne Assama ou
Amatifou[235] les jours de cérémonie. Les Bambaras, pour lesquels cet
instrument national paraît avoir un charme tout particulier, s’en
donnaient à cœur joie, et quand Ahmadou rentra du salam en grande pompe,
précédé de ces sonneurs de trompe, tout le monde était sur le toit des
maisons pour assister à ce nouveau spectacle.
El Hadj, en entrant à Ségou, avait supprimé les trompes comme
antimusulmanes ; Ahmadou les rendait. Étaient-elles devenues canoniques,
ou bien avait-il compris enfin, quoique bien tard, la nécessité de faire
des concessions ?
Ce qu’il y a de sûr, c’est que trois jours durant les trompes ne
cessèrent pas de nous régaler d’une musique qui, quoique bizarre et
élémentaire, ne manque pas d’une certaine harmonie.
18-19 février 1866.
Les 18 et 19. — La fête continua avec un acharnement que je n’avais
jamais vu : Ahmadou palabrait, venait assister aux danses des captifs
bambaras, à cette ronde bambara si originale, et cela en grande pompe,
entouré d’une nombreuse garde en habits de fête.
Dans tous les coins de la ville on dansait. Ici, devant la porte de
Sontoukou, c’était au son des trompes de Bambaras. Là, devant la porte
d’Arsec, c’était la bande de Koro Dougou avec ses boubous en morceaux de
bois et ses bonnets couverts de graines violettes, se livrant à de
bizarres exercices et à des danses d’une indécence indescriptible, au
son de la musique d’un tamtam, de chants obscènes et du bruit des
calebasses percées, remplies de graines, qu’on agite en mesure.
Plus loin, à Doubalel Coro, sur la place du petit marché, c’est Diali
Mahmady avec sa bande de femmes dansant au son du balophon ou de la
guitare mandingue, et faisant des contorsions qui souvent ne manquent
pas de grâce ; c’est la danse des Malinkés, dans laquelle la tête vient
par un mouvement brusque ou lent se placer en arrière entre les deux
omoplates.
Mais tout ce spectacle, que je contemplais pour la troisième fois depuis
mon arrivée à Ségou, ne pouvait malgré l’entrain exceptionnel qu’il
avait cette année, me réjouir en aucune façon, car le Cauri était passé,
depuis deux jours, et je n’entendais pas parler de départ. Au fond,
malgré les promesses d’Ahmadou, j’avais toujours pensé qu’il faudrait
attendre la fin de la fête, mais elle paraissait devoir se prolonger.
[Illustration : M. Mage revêtu d’un boubou-lomas.]