Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par
Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le
lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye,
qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part
qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi.
Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une
bonne idée de sa politesse.
Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une
audience promise.
Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les
politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui
parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son
avis.
La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui
m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur
avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les
avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré
incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection
d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés,
disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez
les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît.
Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait
souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire.
Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou
avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit
que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne
pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela
n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la
liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la
dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire
notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans
laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de
nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur.
Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement.
Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives
la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi
ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce
dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à
Médine.
Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre
maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux
ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de
naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne
pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles
retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient
Bakel, Médine ou la liberté ?
Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible,
et nous le fîmes.