10 février 1866.

Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par

Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le

lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye,

qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part

qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi.

Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une

bonne idée de sa politesse.

Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une

audience promise.

Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les

politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui

parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son

avis.

La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui

m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur

avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les

avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré

incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection

d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés,

disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez

les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît.

Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait

souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire.

Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou

avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit

que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne

pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela

n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la

liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la

dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire

notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans

laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de

nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur.

Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement.

Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives

la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi

ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce

dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à

Médine.

Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre

maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux

ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de

naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne

pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles

retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient

Bakel, Médine ou la liberté ?

Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible,

et nous le fîmes.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 284 / 368 题