19 décembre 1865.

Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou,

du ton le plus aimable, me demanda d’attendre _Leourou Nay_, c’est-à-

dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl

et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le

traduisissent. On peut penser combien ce _Leourou Nay_ me fit plaisir.

Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à

ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du

départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en

tenir sur le résultat de notre conférence.

Ces _quatre mois_, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère

plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre

comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop

sérieux.

Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on

pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les

plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais

marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à

deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre

patience.

Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins,

que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et

je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En

rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes

réflexions par ces paroles :

Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien

que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait

d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de

ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de

partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la

route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui

me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui

sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ?

Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que

des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon

absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ?

Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas

l’auteur, serait au moins absurde !

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 268 / 368 题