25 décembre 1865.

Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu

le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary

Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre,

mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le

premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au

milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus

sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs

de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de

quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en

cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui

était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que

j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque

circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait

le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il

craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il

avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les

autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils

l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs

pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je

lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays.

J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il

nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux :

c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi

l’oubli du temps pour quelques jours.

Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir

rapporter ici.

Saint-Louis, le 30 novembre 1865.

« Mon cher monsieur Mage,

« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à

Saint-Louis le jour où _le Basilic_ partait pour un dernier voyage de

Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de

marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une

lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer

en promettant un canon.

« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous

le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des

marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous.

« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer

officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier.

« Nous avons eu ici un hivernage terrible.

« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont

parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de

Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour

lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son

père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à

son père.

« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois.

Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut-

être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous

allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger.

« On vous porte vos correspondances de France.

« Tout à vous,

« L. FAIDHERBE.

« Nos bons souvenirs à M. Quintin. »

A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le

contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant

qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce

qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à

n’en pas parler.

Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary,

disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou

répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que

Bakary n’était pas allé à Saint-Louis.

C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se

faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit

qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si

Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un

homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je

dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il

sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût

oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en

bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres

dans ses grisgris et _martoumé_[233].

Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je

lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée

tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 269 / 368 题