J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y
avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et
j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais
venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures
j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous
arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou,
où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là
à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand
honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans
un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler.
Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon
grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là.
Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour
très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut
très-gracieux.
Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A
présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos
affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique
je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après,
tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends
depuis.
« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu
jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même
nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je
ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les
affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ.
Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. »
Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste.
Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je
pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton
départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne
veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela.
N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai
pour te parler.
Et comme je me levais pour partir, il ajouta :
« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous
que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé
aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne
espérance pour le lendemain.