Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne
sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent,
l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno
Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.
J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint
me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois
quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était
décidé qu’il ne sortirait pas.
Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que
nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela
m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui
m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole
d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais
décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ;
que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que
je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se
montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida
chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie.
Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos
affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à
Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait
qu’avant cinq jours je serais content.
Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce
dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui
faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba
communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été
parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je
ne partirais pas sans le voir.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était
qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour
quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté
qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.
Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en
venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se
fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir
aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je
m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour
me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me
ferait pas de mal.
Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo,
ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou
lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle
s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la
patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et
disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.
Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès
d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon
départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit
des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.