14 décembre 1865.

Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne

sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent,

l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno

Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.

J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint

me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois

quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était

décidé qu’il ne sortirait pas.

Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que

nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela

m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui

m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole

d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais

décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ;

que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que

je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se

montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida

chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie.

Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos

affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à

Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait

qu’avant cinq jours je serais content.

Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce

dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui

faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba

communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été

parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je

ne partirais pas sans le voir.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était

qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour

quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté

qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.

Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en

venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se

fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir

aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je

m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour

me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me

ferait pas de mal.

Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo,

ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou

lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle

s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la

patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et

disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.

Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès

d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon

départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit

des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 265 / 368 题