Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait
leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour
y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de
son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et
mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.
On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous
prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on
leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.
Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels
qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte
n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary,
qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.
Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il
leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.
Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu
que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de
Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.
De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils
étaient arrivés le 29 octobre.
Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il
ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le
terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la
France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les
faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre,
accompagné de ces Talibés.
Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama
ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda
que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga,
pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à
chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent
silence.
Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du
poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord
par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que
Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui
remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur.
Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses
connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des
plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.
Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à
cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets,
représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute
avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté
de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.
Le lendemain, la canonnière _la Bourrasque_ arrivait, et Bakary,
désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix
retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le
commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison
où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables.
Mais _la Bourrasque_, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait
redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla
se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des
soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma
position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou,
une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau
d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier
et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à
Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux,
s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers
qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.
Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que _le Basilic_[221] était
remonté pendant la nuit avec Sidy.
Il attendit le retour du _Basilic_ et arriva à Saint-Louis le 27
novembre.
Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin,
de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le
renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui
remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de
marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.
Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière _la Couleuvrine_,
qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine,
bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine
le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris
à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine,
qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès
Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].
Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade
lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours
après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay,
d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint-
Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était
à la tête du mouvement.
Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les
révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à
Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la
nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.
Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur,
tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade,
mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à
Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que
le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre
en route.
D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait
pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son
passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : _Diakhité !_ Il
était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.
Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva
vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno
Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans
le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui
existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.
Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un
assassinat commis sur un _lamtoro_[224], était venu se réfugier à Nioro
à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous
avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait
concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui
confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de
Tierno Moussa.
Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était
fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était
venu à Ségou.
De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de
Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.
Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient
pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy
d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais
pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait
avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien
ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine
animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait
pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme
Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce
que contenaient ses paquets.
De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait
Bakary presque seul.
Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et
dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier
de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard.
Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et
désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.
Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en
ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se
décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que
les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes
et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même
dans nos familles !
Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu
après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des
Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de
cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par
l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois
de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit
jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés
jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à
Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils
avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand
seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien
qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte,
contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise
pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.
Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel
arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur
langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque
personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés
de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie
par leurs prises.
C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et
c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à
Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en
déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les
broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce
moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches
ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent
plus.
Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou,
mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les
broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être
un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se
trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que
Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du
départ il recula.
Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il
avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant
rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit
avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.
Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait
presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit
un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste
à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara
et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut-
être nous ne fussions jamais partis de Ségou.