Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il
avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il
avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me
montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.
Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la
lettre du gouverneur, la délivrance ?
Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement.
Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait
et promettait un canon quand nous serions de retour.
Du reste, voici cette lettre :
« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.
« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,
« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai
à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été,
sans exception, abîmés par cet hivernage.
« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que
Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les
meilleures nouvelles de vous.
« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est
restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser
revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.
« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres
cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage,
et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de
vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du
ministre.
« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.
« Le gouverneur,
« L. FAIDHERBE. »
« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de
marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »
Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ :
« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont
restées à Bakel. »
A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel,
l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur
le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du
départ.
J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches,
bien que je n’en eusse que trop sujet.
Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son
père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait
me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou
sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le
prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur
les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand
étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai
et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une
lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.
Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.
Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes
accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy,
qu’ils convoitaient tous.
Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni
d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_,
mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches
jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été
faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum
d’Ahmadou)[227].
Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia
rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la
cour, et mon palabre commença.
Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :
« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu
sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :
« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et
qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à
Médine on te donnera un canon. »
Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis
que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait
combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il
faisait ces cadeaux.
Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma
demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce
prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre
au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je
dois arranger les affaires avec toi. »
Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant
qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la
difficulté en lui disant :
« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais
si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si
tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »
Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min
ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le
pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à
laquelle il n’était pas encore habitué :
« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »
Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi
je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était
que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en
rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais
quand ? »
J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de
questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma
famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis,
mais il n’y avait passé que quelques heures.
[Décoration]
[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son
homme de confiance.]
[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie
quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]
[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]
[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs
du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis
efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]
[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était
désintéressé.]
[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.]
[Note 225 : Village près de Nioro.]
[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans
l’original ; on doit lire Ahmadou.]
[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]
[Note 228 : J’ai entendu.]