11 novembre 1865.

Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il

avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il

avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me

montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.

Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la

lettre du gouverneur, la délivrance ?

Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement.

Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait

et promettait un canon quand nous serions de retour.

Du reste, voici cette lettre :

« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.

« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,

« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai

à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été,

sans exception, abîmés par cet hivernage.

« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que

Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les

meilleures nouvelles de vous.

« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est

restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser

revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.

« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres

cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage,

et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de

vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du

ministre.

« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.

« Le gouverneur,

« L. FAIDHERBE. »

« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de

marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »

Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ :

« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont

restées à Bakel. »

A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel,

l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur

le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du

départ.

J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches,

bien que je n’en eusse que trop sujet.

Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son

père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait

me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou

sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le

prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur

les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand

étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai

et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une

lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.

Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.

Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes

accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy,

qu’ils convoitaient tous.

Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni

d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_,

mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches

jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été

faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum

d’Ahmadou)[227].

Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia

rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la

cour, et mon palabre commença.

Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :

« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu

sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :

« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et

qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à

Médine on te donnera un canon. »

Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis

que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait

combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il

faisait ces cadeaux.

Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma

demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce

prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre

au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je

dois arranger les affaires avec toi. »

Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant

qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la

difficulté en lui disant :

« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais

si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si

tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »

Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min

ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le

pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à

laquelle il n’était pas encore habitué :

« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »

Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi

je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était

que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en

rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais

quand ? »

J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de

questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma

famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis,

mais il n’y avait passé que quelques heures.

[Décoration]

[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son

homme de confiance.]

[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie

quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]

[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]

[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs

du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis

efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]

[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était

désintéressé.]

[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.]

[Note 225 : Village près de Nioro.]

[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans

l’original ; on doit lire Ahmadou.]

[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]

[Note 228 : J’ai entendu.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 257 / 368 题