Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un
quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après.
Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce
qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première
demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les
raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna
toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus
d’onction que jamais.
Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire
partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de
sa part !
Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.
Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain
pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui
déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le
faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.
« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui
dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés
auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne
reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu
envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le
retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par
ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires
entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque
chose. »
Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro
et y attendrait Seïdou pour le ramener.
J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je
sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par
amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus
me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de
défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition
qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.
Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que
personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il
partira lundi prochain. » _Che Allaho_, ajouta Sidy Abdallah.
A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus
d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à
écrire des lettres.
Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du
Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour
parler à Badara.
Voici comment ils décrivaient l’état du pays :
Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la
victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.
Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus
critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula
s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené
n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une
partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula.
Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus
acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il
devenait probable que tout allait s’arranger.
De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun
village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages
étaient abandonnés.
Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me
transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les
envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant
l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.