Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande
d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne
pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me
répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.
C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux
dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000
à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il
ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il
me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et
quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000
cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait-
il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès
de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire
des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il
avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?
Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y
serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au
lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même
si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.
Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau
grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je
préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à
être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.
Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un
malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et
que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait
spécialement du départ de Seïdou.
Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai
pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir,
moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo,
que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista
dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce
sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait
l’aborder.
Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et,
un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui
demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui
expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de
son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il
promit d’appuyer ce départ et de le presser.