Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et
la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le
mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le
24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela
dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où
Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.
Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou
autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en
secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que
je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette
affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.
Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul
l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa
propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste
situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager
la fin.
Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût
le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce
que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la
main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être
bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine,
que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois
qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en
face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant :
« Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure
que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et
que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez
plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne
voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si
je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous
donnerait jamais un coup de main. »
Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de
la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste,
disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me
promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le
lendemain.
Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que
plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car
ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une
excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou
nous renverrait.
Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût
tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par
Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à
Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur
dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si
gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois,
fut interrompu.
Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni
nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de
nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les
narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de
fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le
caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du
sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne
m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma
couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout
était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.