Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable.
Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz
à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque
aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton
grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été
insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros
gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous
d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant
sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous
l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis
quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet
égard qui étaient de bon augure.
Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le
faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles
l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les
émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies
des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ
des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait
momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux
cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la
tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce
milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par
suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive.
J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait
chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais
prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu
après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant
la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur
indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à
une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques
instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était
réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce
fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.
Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait
tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi
silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque
motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma
pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur
nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas
pris et tué.
Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le
docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité
jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les
poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce
qu’il y avait.
J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger
les bagages.
Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure
qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on
partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me
dit-il.
Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un
instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute
circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes
pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand
mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient
en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des
bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des
cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout
cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.
La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et
des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le
sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.
J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher,
et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet
état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille
conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin
que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules.
Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma
case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la
précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches
entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je
leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en
leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes
papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand
tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis
du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos
affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire
autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et
que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.
Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou
plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le
tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison
flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un
commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux
détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous
l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis
tenté de le croire.
Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre
route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que
le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle
habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à
une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.
Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me
trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque
perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante
cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en
était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible.
Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de
nous.
J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon
départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions
troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter
dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y
accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon
compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une
triste et fausse position.
Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension
d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.
Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité
de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une
bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs,
qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.
Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des
marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la
peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe
dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la
vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de
moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne
se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin,
c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient
encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.