17 septembre 1865.

Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable.

Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz

à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque

aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton

grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été

insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros

gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous

d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant

sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous

l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis

quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet

égard qui étaient de bon augure.

Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le

faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles

l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les

émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies

des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ

des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait

momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux

cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la

tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce

milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par

suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive.

J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait

chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais

prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu

après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant

la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur

indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à

une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques

instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était

réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce

fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.

Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait

tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi

silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque

motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma

pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur

nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas

pris et tué.

Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le

docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité

jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les

poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce

qu’il y avait.

J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger

les bagages.

Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure

qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on

partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me

dit-il.

Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un

instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute

circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes

pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand

mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient

en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des

bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des

cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout

cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.

La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et

des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le

sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.

J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher,

et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet

état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille

conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin

que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules.

Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma

case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la

précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches

entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je

leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en

leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes

papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand

tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis

du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos

affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire

autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et

que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.

Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou

plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le

tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison

flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un

commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux

détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous

l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis

tenté de le croire.

Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre

route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que

le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle

habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à

une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.

Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me

trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque

perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante

cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en

était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible.

Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de

nous.

J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon

départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions

troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter

dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y

accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon

compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une

triste et fausse position.

Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension

d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.

Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité

de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une

bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs,

qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.

Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des

marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la

peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe

dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la

vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de

moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne

se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin,

c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient

encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 239 / 368 题