Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près
d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route,
avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis
à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se
hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout
leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des
pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient
quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce
désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui,
sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les
volaient tant qu’ils pouvaient.
Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement,
était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me
souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle
il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il
semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était
l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.
J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de
Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par
des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines
nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir
traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de
fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ;
le reste était à Faracco.
Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que
j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je
n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de
passer seize heures au moins à cheval.
J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de
rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.
Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par
savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir.
Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je
changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je
lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près
d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le
chef du village une case et un bon souper.
Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se
déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe
blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à
avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un
tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de
l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint
par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans
les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé
par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis
d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et
vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une
toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre
calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau
claire.
J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets
détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler
deux bouchées.
En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent
promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible
sommeil.
Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ;
j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais
incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour
me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur
l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de
ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après,
Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je
la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes
tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur
les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de
Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du
soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau
jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire
comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des
plus dures de notre voyage.
Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant
depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que
c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette
retraite.
Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles,
que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes
tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer
de manger.
[Décoration]
[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre
tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule
pluie les met hors de service.]
[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]
[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]
[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]
[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]
[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]
[Note 215 : Plante alimentaire.]
[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie
avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]
[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette
année, dépassant six mètres.]
[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont
blanches.]