18 septembre 1865.

Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près

d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route,

avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis

à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se

hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout

leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des

pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient

quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce

désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui,

sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les

volaient tant qu’ils pouvaient.

Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement,

était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me

souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle

il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il

semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était

l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.

J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de

Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par

des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines

nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir

traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de

fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ;

le reste était à Faracco.

Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que

j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je

n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de

passer seize heures au moins à cheval.

J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de

rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.

Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par

savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir.

Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je

changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je

lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près

d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le

chef du village une case et un bon souper.

Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se

déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe

blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à

avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un

tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de

l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint

par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans

les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé

par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis

d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et

vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une

toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre

calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau

claire.

J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets

détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler

deux bouchées.

En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent

promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible

sommeil.

Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ;

j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais

incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour

me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur

l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de

ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après,

Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je

la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes

tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur

les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de

Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du

soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau

jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire

comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des

plus dures de notre voyage.

Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant

depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que

c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette

retraite.

Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles,

que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes

tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer

de manger.

[Décoration]

[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre

tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule

pluie les met hors de service.]

[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]

[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]

[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]

[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]

[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]

[Note 215 : Plante alimentaire.]

[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie

avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]

[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette

année, dépassant six mètres.]

[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont

blanches.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 240 / 368 题