11 septembre 1865.

A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais,

comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et

avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle

avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.

Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent

énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à

l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le

camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par

les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux

se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent

entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils

avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se

débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au

moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un

moment je crus que nous étions perdus.

Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de

fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de

leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les

Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai,

accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que

tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il

nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu

d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en

arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.

Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il

n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas

l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le

temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de

Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et

pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le

trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba

N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement

conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux

hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand

un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur

une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils

avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant

tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du

terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des

Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une

vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans

le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de

nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.

En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant

son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant

couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à

exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée

bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles.

Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son

cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de

s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil,

il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la

lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à

pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau.

Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie,

ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il

parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à

moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés

l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ;

mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène

recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui

vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement

qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et

l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et

s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les

directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que

constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire

décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu

d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour

poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible

qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable

attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ

soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.

En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été

à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens,

dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance

un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de

soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les

Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi,

grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris

quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort

fut vite réglé par Arsec.

Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il

était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de

la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en

tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il

s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les

Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les

intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais

vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés,

dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de

sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras

revenaient et n’étaient pas loin.

Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval

et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se

pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion

de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye

qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.

Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant,

ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de

quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus

maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit-

il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous

côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »

Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On

resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser

surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt

à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je

m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.

La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des

patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle

était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la

belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine

provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille

gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la

coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas

eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette

bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût

soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était

venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées

de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est

probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un

terrible quart d’heure à passer.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 235 / 368 题