A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais,
comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et
avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle
avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.
Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent
énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à
l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le
camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par
les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux
se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent
entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils
avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se
débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au
moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un
moment je crus que nous étions perdus.
Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de
fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de
leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les
Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai,
accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que
tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il
nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu
d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en
arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.
Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il
n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas
l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le
temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de
Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et
pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le
trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba
N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement
conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux
hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand
un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur
une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils
avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant
tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du
terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des
Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une
vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans
le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de
nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.
En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant
son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant
couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à
exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée
bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles.
Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son
cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de
s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil,
il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la
lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à
pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau.
Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie,
ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il
parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à
moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés
l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ;
mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène
recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui
vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement
qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et
l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et
s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les
directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que
constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire
décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu
d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour
poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible
qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable
attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ
soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.
En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été
à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens,
dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance
un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de
soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les
Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi,
grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris
quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort
fut vite réglé par Arsec.
Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il
était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de
la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en
tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il
s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les
Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les
intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais
vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés,
dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de
sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras
revenaient et n’étaient pas loin.
Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval
et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se
pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion
de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye
qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.
Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant,
ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de
quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus
maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit-
il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous
côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »
Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On
resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser
surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt
à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je
m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.
La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des
patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle
était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la
belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine
provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille
gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la
coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas
eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette
bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût
soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était
venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées
de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est
probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un
terrible quart d’heure à passer.