Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait
le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se
disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé
de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même,
avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils
confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent
que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari
était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne
recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais
ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce
qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis.
Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste
le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite
cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé
de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui
arrachait.
Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort,
bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du
commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le
monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de
voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se
comporter en face de la mort.
Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi,
un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la
mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent
où on les emmenait, commencèrent à supplier.
Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie.
C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter.
Ils criaient _Ah ! Cheick Ahmadou, toubi_ (pardon), et suppliaient en
promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne
pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante
mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La
terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs
yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les
faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les
Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups
de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une
expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ;
le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva
au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le
bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé
sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait,
et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais
spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes
contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent
Bambaras venant tendre le cou comme des moutons.
Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou.