4 août 1865.

Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait

le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se

disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé

de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même,

avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils

confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent

que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari

était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne

recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais

ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce

qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis.

Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste

le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite

cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé

de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui

arrachait.

Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort,

bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du

commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le

monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de

voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se

comporter en face de la mort.

Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi,

un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la

mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent

où on les emmenait, commencèrent à supplier.

Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie.

C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter.

Ils criaient _Ah ! Cheick Ahmadou, toubi_ (pardon), et suppliaient en

promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne

pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante

mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La

terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs

yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les

faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les

Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups

de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une

expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ;

le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva

au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le

bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé

sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait,

et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais

spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes

contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent

Bambaras venant tendre le cou comme des moutons.

Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 219 / 368 题