Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait
et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la
maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en
compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise
était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui
était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître,
c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en
mission.
C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés
artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ;
il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On
l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la
clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata
palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur
promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou
n’écouta rien, et il fut exécuté.
On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans
le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que
les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou
se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il
avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il
n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du
village.
Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les
débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé
350 barils de poudre.
Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions
campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par
en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit,
en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je
me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma
peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans
de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé,
pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces
exceptionnelles pour certains voyageurs.
Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les
désertions journalières du village et la famine qui y régnaient
donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la
plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous
fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la
charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le
moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de
terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles,
nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur
lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle
très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de
toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de
chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près
de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait
pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du
fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des
gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la
permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la
paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une
odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de
vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que
je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je
pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait
les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare
dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le
vautour du Sénégal.
Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au
retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil,
qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce
temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable,
mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours
de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie.