5 août 1865.

Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait

et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la

maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en

compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise

était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui

était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître,

c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en

mission.

C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés

artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ;

il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On

l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la

clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata

palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur

promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou

n’écouta rien, et il fut exécuté.

On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans

le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que

les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou

se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il

avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il

n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du

village.

Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les

débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé

350 barils de poudre.

Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions

campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par

en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit,

en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je

me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma

peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans

de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé,

pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces

exceptionnelles pour certains voyageurs.

Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les

désertions journalières du village et la famine qui y régnaient

donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la

plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous

fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la

charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le

moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de

terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles,

nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur

lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle

très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de

toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de

chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près

de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait

pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du

fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des

gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la

permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la

paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une

odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de

vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que

je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je

pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait

les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare

dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le

vautour du Sénégal.

Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au

retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil,

qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce

temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable,

mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours

de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 220 / 368 题