9 juillet 1865.

Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le

bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une

tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme

elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100

mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux

qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis,

avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient

dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai

les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures.

De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ

3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y

arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment.

Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur

soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ;

mais j’en doutais, et j’avais raison.

Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans

ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le

terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne

marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil

avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par

ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui,

la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait

se battre avec Ahmadou contre Sansandig.

A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30°

Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord

du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500

mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le

bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe

Nord, que j’appellerai le _Ouala Ouala_, du nom de la place dénudée de

végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai

pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le

village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite

par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte

muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les

murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur

sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que,

quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on

attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés.

Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se

rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une

partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient.

Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était

sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui

avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition.

Oulibo surtout paraissait très-surpris.

Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais

que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des

murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou

décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de

l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville

en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les

maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait

au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de

nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être

celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté

des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là

qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à

peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis

unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la

partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient

partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il

était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des

Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le

Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la

rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des

Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du

quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au

milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du

village avec les Peuhls.

Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que

le Toro.

L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans

le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde

dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient

attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à

la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient

escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes

ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de

nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les

Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs

vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et

avaient reculé.

Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ;

on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village

faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se

sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent.

Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya

l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent

de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils

retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce

n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et

entraînait le reste.

A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt

d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et

que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de

ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé

au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une

balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des

encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque

eût été courageuse, la défense était encore plus énergique.

[Illustration : Attaque de la pointe des Somonos à Sansandig.]

Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras

avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne

pouvait passer sans recevoir une balle.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 211 / 368 题