Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le
bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une
tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme
elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100
mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux
qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis,
avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient
dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai
les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures.
De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ
3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y
arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment.
Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur
soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ;
mais j’en doutais, et j’avais raison.
Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans
ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le
terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne
marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil
avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par
ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui,
la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait
se battre avec Ahmadou contre Sansandig.
A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30°
Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord
du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500
mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le
bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe
Nord, que j’appellerai le _Ouala Ouala_, du nom de la place dénudée de
végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai
pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le
village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite
par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte
muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les
murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur
sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que,
quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on
attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés.
Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se
rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une
partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient.
Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était
sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui
avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition.
Oulibo surtout paraissait très-surpris.
Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais
que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des
murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou
décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de
l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville
en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les
maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait
au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de
nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être
celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté
des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là
qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à
peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis
unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la
partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient
partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il
était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des
Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le
Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la
rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des
Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du
quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au
milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du
village avec les Peuhls.
Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que
le Toro.
L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans
le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde
dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient
attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à
la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient
escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes
ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de
nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les
Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs
vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et
avaient reculé.
Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ;
on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village
faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se
sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent.
Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya
l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent
de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils
retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce
n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et
entraînait le reste.
A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt
d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et
que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de
ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé
au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une
balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des
encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque
eût été courageuse, la défense était encore plus énergique.
[Illustration : Attaque de la pointe des Somonos à Sansandig.]
Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras
avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne
pouvait passer sans recevoir une balle.