Le 7, vers midi, Ahmadou passa le fleuve ; dès lors, il n’y avait plus
de l’autre côté que des retardataires. Le soir, on prévint qu’on
partirait le lendemain matin. Jusque-là, j’avais campé dans un bas-fond,
sous un arbre de marais où j’avais trouvé la fraîcheur du sol et l’abri
du soleil ; mais remarquant des éclairs de mauvais augure et des nuages
dans l’Est, je fis dresser mes deux tentes sur le sommet le plus élevé
de la berge et j’y installai mes bagages. Bien m’en prit, car vers dix
heures du soir une violente tornade éclatait sur nous. Mes laptots se
réfugièrent bien vite dans leur tente, qui, malgré cela, fut envahie par
cinq ou six malheureux, qui demandaient abri pour leur fusil, leur
poudre ou leur selle de cheval[209], et profitaient de cela pour
s’abriter eux-mêmes. Tout le monde connaît les tentes-abris de nos
soldats ; quatre forment un logement pour quatre personnes. Avec six que
j’avais pu faire raccommoder avec les morceaux des autres, j’avais fait
deux tentes, qu’on laissait ouvertes du côté de l’Ouest. Dans la tente
de mes laptots, ils furent quinze sous cet abri. Dans la mienne, nous
n’étions guère mieux. J’avais deux cantines, ma selle, des sacs de mil,
trois selles du pays, six fusils, je ne sais combien de poires à poudre
et huit hommes. Mais que voulez-vous dire à un malheureux qui, n’ayant
d’habits que ce qu’il a sur le corps, les a enlevés et arrive avec son
paquet et sa selle sur la tête, nu comme un ver, vous demander d’abriter
ses effets ? Vous lui dites de remettre son pantalon et d’entrer. Ce fut
là ce que je fis, et j’eus bientôt dans ma tente Tambo, Seïni, Ibrahim
Mabo, San Farba et quelques autres. Ils s’émerveillaient de voir que ma
tente n’était presque pas traversée par la pluie qu’il faisait, et
cependant elle était mal tendue et à demi usée ; le lendemain, tout le
monde venait la voir, et, si j’eusse écouté toutes les demandes, à la
première tornade j’aurais eu plus de cent personnes à loger.