Dès le lendemain matin, Ahmadou allait s’asseoir au bord du Niger, où
toutes les pirogues de Ségou se trouvaient pour faire traverser le
fleuve par l’armée. Il activait beaucoup le travail par sa présence, et
néanmoins les choses ne marchaient pas vite, puisque ce passage dura les
5, 6 et 7 juillet. Il est vrai que dans la journée du 5 il fut longtemps
gêné et même interrompu par une tornade sèche, qui, soulevant des lames
de plus de 1m 50 de haut, fit couler plusieurs pirogues, dans un endroit
où heureusement on avait peu de fond. Quant à moi, désespérant de me
camper convenablement dans cette cohue qui se pressait au bord du
fleuve, après avoir réparé mes forces par un déjeuner de poule au riz,
que je me procurai difficilement, je m’emparai de force d’une pirogue,
dans laquelle je me mis avec mes bagages, et je me fis traverser par mes
laptots, n’en laissant que quelques-uns pour passer plus tard mon cheval
et les mules. Cette opération ne se fit pas aisément.
[Illustration : Passage du Niger par l’armée d’Ahmadou.]
A Ségou et sur tous les bords du Niger, on traverse les chevaux debout
dans les pirogues, et souvent ils les font chavirer, mais les Bambaras
disent que leurs chevaux ne nagent pas. Outre qu’il fut difficile de
faire entrer nos mules dans la pirogue, on n’eut pas plutôt poussé de
terre qu’elles sautèrent à l’eau, et comme on les tenait par la bride
elles se mirent à nager, traînant presque la pirogue, qui traversait à
la pagaye et n’allait que fort lentement. Mon cheval suivit ce bel
exemple, et ce voyant, les piroguiers allèrent déclarer à Ahmadou que
c’était ainsi qu’ils voulaient passer les chevaux. Les Talibés ne s’en
souciaient pas, ils craignaient de les noyer ; mais, comme cela
accélérait le passage, on ne laissa pas de procéder ainsi, et au lieu de
cinq à six chevaux, neuf au plus que portaient les grandes pirogues, on
les mit par douze, quinze et jusqu’à vingt dans l’eau ; seuls, les
chevaux des princes eurent les honneurs de l’intérieur de la pirogue.
Pendant la tornade, plusieurs pirogues chavirèrent sous l’influence des
lames et bien qu’on n’ait pas eu d’accidents à regretter il y eut un
désordre affreux.
En arrivant, je m’étais installé sur la berge, j’étais dans une petite
île. La portion du fleuve que je venais de traverser avait environ 1500
mètres. Un marigot peu profond, et qui, avant la crue des eaux, doit
être à sec, me séparait de la terre ferme ; je le passai le lendemain
pour aller camper avec l’armée. Il avait bien 300 mètres, ce qui donne
au fleuve 1800 mètres au moins de large ; c’est à peu près ce qu’il a
devant Ségou, où, aux hautes eaux, il atteint 2200 mètres.
De mon premier campement j’avais pris des relèvements. J’apercevais,
derrière Somono Dougouni, Marcadougouba, sur une colline de 5 à 6 mètres
de haut. Les grands arbres de Somono Dougouni formaient avec la masse de
peuple qui s’y agitait, un premier plan très-remarquable, auquel le
mouvement d’une soixantaine de pirogues sur le fleuve ajoutait encore un
cachet tout particulier.
Sur la berge intérieure je trouvai un véritable village ; chacun,
prévoyant que le passage durerait et craignant, pour plus d’une raison,
les tornades, s’était bâti, en paille et avec quelques branches, des
huttes de toutes formes. Il y en avait dans lesquelles un homme seul
pouvait à peine s’étendre et qui n’avaient pas sa hauteur ; c’était
souvent l’abri de trois à quatre personnes. D’autres, au contraire,
étaient assez vastes ; mais tout cela était fait à la hâte et n’eût pas
abrité contre une forte pluie.