Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui
exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions.
Ils demandaient :
1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le
voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de
ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la
conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas
de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ;
2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient
abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir
que de mendier ;
3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la
guerre.
Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le
sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé
lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne
pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même
pas qu’ils étaient blessés.
Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez
adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait
répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer.
Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait
avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première
condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur,
il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite
perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande.
Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des
Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous
demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait
pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause,
il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord
aux Talibés du sel à raison d’une _bafal_ pour dix Talibés. C’était
environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la
bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts
distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au
grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à
ce partage pour être donnée tout entière à des chefs.
D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois
grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il
restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans
un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait
d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus
grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les
marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt.
Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait
enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses
magasins.