16 mai 1865.

Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce

ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.

Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les

princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et

Oulibo.

Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou

que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des

audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement

remportée.

« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup

d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en

ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant

tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et

comme les chefs du pays. »

J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me

restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé

de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien

j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.

J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi

que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se

rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il

me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et

Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.

Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai

l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour,

et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre

était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et

rentrai.

Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane

Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils

avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de

Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les

femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre

des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le

marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un

état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la

poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y

avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son

état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10

francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de

soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et

surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les

soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait

une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs

qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se

montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman,

ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est

confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des

Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont

esclaves à Ségou.

Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à

faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne

se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque

jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de

Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce

qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de

frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il

pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs

ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats

sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée,

personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui

s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie

manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].

Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit.

Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures

nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur

disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina,

et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques

jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.

Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par

Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé

jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient

à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze

jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 201 / 368 题