Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce
ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.
Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les
princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et
Oulibo.
Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou
que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des
audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement
remportée.
« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup
d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en
ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant
tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et
comme les chefs du pays. »
J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me
restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé
de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien
j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.
J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi
que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se
rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il
me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et
Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.
Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai
l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour,
et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre
était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et
rentrai.
Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane
Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils
avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de
Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les
femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre
des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le
marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un
état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la
poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y
avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son
état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10
francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de
soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et
surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les
soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait
une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs
qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se
montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman,
ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est
confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des
Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont
esclaves à Ségou.
Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à
faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne
se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque
jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de
Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce
qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de
frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il
pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs
ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats
sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée,
personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui
s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie
manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].
Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit.
Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures
nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur
disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina,
et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques
jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.
Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par
Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé
jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient
à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze
jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.