Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je
me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas
souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il
fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le
lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors.
Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours
encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus
comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un
peu de distraction.
Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était
venu me voir. Il avait aux pieds des _mouqués_ neufs ou pantoufles du
pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit :
« Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf
ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon
autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales,
avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à
Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne
aubaine.
Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se
promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués,
disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les
avait perdues la veille chez Ahmadou.
Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva
que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné,
avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que
rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou
réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds.
La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se
défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas
se hâter d’en faire profiter les autres.