Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les
sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de
plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu
de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait.
Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de
nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les
animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du
village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il
fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures
et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est
irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous
suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays,
Kolimané, Gangué, Ntialo.
A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions
sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de
nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut
livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le
village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux
Talibés.
On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en
franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot
s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du
fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de
l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un
quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1
heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur
était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance
en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du
village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils
crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé,
de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les
vastes gosiers des Sofas.
Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand
déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais
me reposer.
Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve,
et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson.
On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on
allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à
coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur.
Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins,
devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop
jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous
installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des
sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande
calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit
qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et,
pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres.
Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus
courir.
[Illustration : Latir Sène, laptot de Gorée.]
J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du
mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à
force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro,
tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on
l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et
vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village
peuhl qui se trouvait un peu au Sud.
Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir.
Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval.