Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et
en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une
débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors
on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la
prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille,
cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis
d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après
avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et
bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me
fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce
qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais
reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu,
nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où
nous avions campé le 22 février de l’année précédente.
Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et
une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant
à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était
encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un
Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit
hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je
m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi.
J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il
était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix.
Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou
avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis
remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je
me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres.
Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait
qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village,
à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un
mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une
fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes
installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien.
Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le
mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou.
Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules,
en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il
trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un
seul dans le village.
De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux
jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me
gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà
accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le
soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba
Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et
du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la
nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se
trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il
s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout,
sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au
leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs
d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de
lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que
l’armée était à Yamina.
A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou.
Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de
pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres
d’Ahmadou.
J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais
au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina,
centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés
les habitants de quatre villages.
Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à
leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et
on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question
était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait
pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet,
par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à
rentrer à Ségou.
Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le
cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une
valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait
un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de
participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement
riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait
organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer
dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de
vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été
découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout
son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à
Ségou, et son fils était chef de maison.
Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il
répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se
mêler aux autres.
« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui
valent de douze mille à quarante mille cauris pièce).
Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de
Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait
accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je
trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me
reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un
honneur auquel elles ne s’attendaient pas.
Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs.