Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions
pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à
Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut
fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand),
envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary,
campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé
Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une
balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après-
midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos
qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir
se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à
manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa
valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait
pour nous la donner.
Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus,
par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le
cadeau de la poule.
Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du
village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses
intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges
pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les
assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus
recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur
d’échapper.
Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui
passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes.
Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent
d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une
grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère,
mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le
lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était
pas embarrassé.
Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois
des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages
abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et
le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux
tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun
chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart
l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de
l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos
d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos
provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos
cahiers.
Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro
vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents
mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit.
On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au
moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les
grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu
tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes
dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en
avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous
nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât.
Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa
successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y
trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez
analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque
fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était
sucré, mais un peu astringent.
Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important
d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina),
petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en
dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le
docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais
le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on
avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie.
A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous
arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau.
J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions
Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude
en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me
trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le
N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité,
être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même
que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on
nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit
d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre
que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger
par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen
de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps,
ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour
venir nous retrouver.