Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le
fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu
étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort
élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de
la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis,
s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais
qui commençaient à donner du caractère au paysage.
De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes
trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de
Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée,
avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village
musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au
pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55
minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à
Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de
l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en
arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage.
Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes
partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à
ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages
situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans
l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le
fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où
j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y
étaient réfugiés.
On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient
abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du
village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les
ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point.
Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille
qu’il avait été _bamé_ (piller) ; il avait aussi un grand sac
d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du
beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de
Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante-
huit heures.
Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre.
Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et
de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il
accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la
guerre aux guerriers.
Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les
broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne
parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer
jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne
regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il
est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par
l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout
cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans
celle d’Ahmadou.
Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de
roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en
cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des
alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus
basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau.