7 avril 1865.

Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras

et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche.

Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et

toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit

halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures

cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le

village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se

rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six

heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline

qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq

minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept

heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina.

Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement.

A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir.

Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc.

A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge.

Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et

les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant

les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut.

Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande

partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on

leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention

de se défendre.

Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le

haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et

d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au

fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement

droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était

irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses

meurtrières croisant leurs feux.

Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient

deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux

abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux

murailles, on avait à peine quelques pas à franchir.

Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des

tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et

d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur

laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou,

chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi,

lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était

arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le

roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place,

et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises

entre des feux croisés.

La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre,

escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive

résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur

les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient

d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les

Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles

étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite,

les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns

contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous

les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au

combat !

Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais

c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les

avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et

j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des

coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières,

se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous.

J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié

N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la

muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les

Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les

balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche

autour de lui.

Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté,

et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin

impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la

plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je

sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à

coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de

mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis,

une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur

le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi

que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil

partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un

réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se

battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait

qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart

d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je

redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener,

regardant ce qui se passait.

Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté

d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au

pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns

songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de

nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à

s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières

jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait

le canon qu’on cassait.

[Illustration : Assaut de Dina.]

En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir,

avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village,

sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis

partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous

promener au pied des murs.

A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de

guerre et de malédiction : _Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !_

L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A

8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au

moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il

restait 100 hommes de notre armée dans le village.

Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler

des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils

ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les

Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille,

suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent

me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette

panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés.

Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits

des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils

dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon

nombre furent ainsi blessés dans le dos.

Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus

d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les

Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette

fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands

trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite.

Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première

fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son

fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée.

A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras

étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un

mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village,

soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de

nouveau.

Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma

dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils

essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain.

C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200

mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui

m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume

qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas

assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette

distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une

vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans

nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus

quitte pour une forte contusion.

Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une

troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit.

Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en

pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre.

Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les

chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient

sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas

de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou

décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien

quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette

opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient

dans la nuit.

J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était

venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des

renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les

chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs

autres.

Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus

possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part

l’extraction des balles, il pouvait peu de chose.

Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui

avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un

homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le

dos, personne de nos compagnons n’était blessé.

A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui

peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques

autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques

pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en

demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les

plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant

les rangs de leurs compagnons.

Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village,

mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser

un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands

intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on

pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on

n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était

exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir

un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il

était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient

montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez

vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras

se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le

grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras

l’endroit le plus favorable pour la fuite[204].

Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du

fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous

demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire

diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait

rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je

revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous

les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un

peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de

fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras.

Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ;

c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles.

Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite

des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes

les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés

immédiatement à la lueur des feux du camp.

Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été

abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une

case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux,

avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être

massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour

piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras.

Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant,

ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer.

Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors

doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions

eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 183 / 368 题