Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures
on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On
commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait
le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se
proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service
de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y
secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers,
qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles,
cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop
fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant
voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer
de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite
badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la
figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara
qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se
cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas
partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno
Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui,
et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au
Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.
[Illustration : Chasse à l’antilope.]
On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui
au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en
marche.
Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots,
que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de
l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions
les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus
d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine,
sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se
rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on
entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala.
Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de
profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un
village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et
demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les
murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes
voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus
de 50 cavaliers étaient venus se joindre.
Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la
défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls
campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les
portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il
avait dû être sérieusement menacé.
Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti
sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir
Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de
Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva
avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux
Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était
heureux d’en revoir.
Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui,
d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée
d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de
Dina.
Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de
Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du
pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des
Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient
réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus
critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à
Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait
perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se
révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à
Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les
Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour
piller.
Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et
le lendemain nous partions pour nous y rendre.