6 avril 1865.

Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures

on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On

commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait

le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se

proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service

de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y

secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers,

qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles,

cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop

fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant

voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer

de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite

badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la

figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara

qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se

cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas

partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno

Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui,

et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au

Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.

[Illustration : Chasse à l’antilope.]

On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui

au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en

marche.

Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots,

que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de

l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions

les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus

d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine,

sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se

rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on

entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala.

Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de

profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un

village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et

demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les

murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes

voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus

de 50 cavaliers étaient venus se joindre.

Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la

défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls

campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les

portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il

avait dû être sérieusement menacé.

Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti

sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir

Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de

Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva

avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux

Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était

heureux d’en revoir.

Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui,

d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée

d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de

Dina.

Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de

Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du

pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des

Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient

réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus

critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à

Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait

perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se

révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à

Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les

Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour

piller.

Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et

le lendemain nous partions pour nous y rendre.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 182 / 368 题