8 avril 1865.

Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien,

tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et

ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être

attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de

huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort

des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne

gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.

Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village

étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait

pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un

pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les

piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.

Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans

les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas

auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes,

sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du

village.

Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en

défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un

peu d’ombre.

Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les

broussailles épaisses situées sur la droite du village.

Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent

se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous

exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant

d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à

un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy

Abdallah l’avait fait enterrer.

En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les

broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait

tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait,

au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui

voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que

personne ne l’aurait après lui pour femme.

Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue

d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant

au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong,

leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le

conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.

Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait

mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.

Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de

Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient

les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le

convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous

rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en

général l’état n’était pas très-grave.

Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter

sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était

très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si

je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires,

dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette

recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots :

c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au

combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.

[Décoration]

[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son

instruction que pour sa naissance.]

[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]

[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]

[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]

[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son

des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras

jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 184 / 368 题