Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien,
tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et
ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être
attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de
huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort
des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne
gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.
Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village
étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait
pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un
pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les
piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.
Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans
les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas
auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes,
sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du
village.
Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en
défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un
peu d’ombre.
Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les
broussailles épaisses situées sur la droite du village.
Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent
se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous
exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant
d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à
un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy
Abdallah l’avait fait enterrer.
En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les
broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait
tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait,
au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui
voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que
personne ne l’aurait après lui pour femme.
Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue
d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant
au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong,
leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le
conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.
Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait
mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.
Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de
Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient
les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le
convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous
rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en
général l’état n’était pas très-grave.
Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter
sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était
très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si
je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires,
dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette
recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots :
c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au
combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.
[Décoration]
[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son
instruction que pour sa naissance.]
[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]
[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]
[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]
[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son
des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras
jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]