2 avril 1865.

Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée

que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la

justice.

Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de

dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna

dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés

à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie,

on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à

l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna

progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A

huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un

village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.

Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut

d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le

croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est

impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les

cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en

compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent

derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand

mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir

d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût

saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous

prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes

du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse,

il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots

fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait

encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre

pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger

vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du

bouillon de poulet mort.

Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut

d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous

la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam.

Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo,

qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à

le faire.

Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ;

nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre

droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait

écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe,

lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à

chacun de boire à sa soif.

Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à

Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis

qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de

nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet

immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus

qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en

paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour

repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.

Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre,

et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour

fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le

nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu

l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre.

Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails,

dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.

Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui

avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le

plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le

souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis

réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu

malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais

cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ;

le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures

d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous

une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en

longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina

et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à

2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.

Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée

au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que

nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient

plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille

remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre

en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à

l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des

légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les

broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents

fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais

quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de

quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.

Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une

grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et

pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à

être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une

broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons

vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres,

par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ;

mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et

aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les

poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à

regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne

me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le

charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se

levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.

L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu

rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai

et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en

zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe

était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas

sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de

croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On

accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et

emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins

et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire

rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part,

voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de

l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les

écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.

Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi,

après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me

lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler

par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se

releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut

abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis

pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne

craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut

coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme

si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle,

j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour

le soir.

En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et

pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très-

proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux

faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous

sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant

que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait

bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.

Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre,

je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre

chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je

trouvais le temps de noter mes impressions.

C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ;

j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée

demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 181 / 368 题