Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée
que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la
justice.
Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de
dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna
dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés
à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie,
on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à
l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna
progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A
huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un
village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.
Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut
d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le
croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est
impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les
cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en
compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent
derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand
mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir
d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût
saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous
prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes
du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse,
il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots
fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait
encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre
pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger
vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du
bouillon de poulet mort.
Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut
d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous
la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam.
Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo,
qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à
le faire.
Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ;
nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre
droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait
écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe,
lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à
chacun de boire à sa soif.
Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à
Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis
qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de
nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet
immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus
qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en
paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour
repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.
Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre,
et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour
fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le
nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu
l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre.
Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails,
dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.
Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui
avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le
plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le
souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis
réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu
malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais
cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ;
le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures
d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous
une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en
longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina
et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à
2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.
Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée
au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que
nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient
plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille
remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre
en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à
l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des
légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les
broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents
fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais
quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de
quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.
Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une
grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et
pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à
être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une
broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons
vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres,
par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ;
mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et
aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les
poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à
regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne
me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le
charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se
levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.
L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu
rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai
et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en
zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe
était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas
sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de
croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On
accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et
emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins
et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire
rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part,
voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de
l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les
écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.
Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi,
après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me
lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler
par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se
releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut
abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis
pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne
craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut
coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme
si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle,
j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour
le soir.
En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et
pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très-
proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux
faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous
sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant
que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait
bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.
Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre,
je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre
chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je
trouvais le temps de noter mes impressions.
C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ;
j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée
demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.