Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout.
Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il
les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous
pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25
mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai
mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur.
Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour
moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il
courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et
envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait
camper, il en fournirait un autre.
Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était
très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo,
qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune
pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au
nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien
à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre,
qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on
pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que
j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour
que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une
fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux
esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de
l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas
à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que
j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se
débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou,
les autres ne me servaient à rien, bien au contraire.
A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne
n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un
arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui
avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques
misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre,
nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se
détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va-
et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes
dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition
comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur
musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà
fatigué.
Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait
et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec
l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après,
dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans
soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye
m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il
avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois
recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et
comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant,
qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait
en tirer beaucoup.
Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si
l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un
va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient
apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions
rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de
Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne
parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins)
nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque
chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je
partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande
j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la
cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai
Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter
des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai
quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour
les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai
au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup
de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient
passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je
dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé
indisposé.
Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement
qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le
monde dans l’opinion qu’on irait très-loin.