Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises
sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de
fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne
venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina,
les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison
qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait
échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec
une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes
et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et
des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils
n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en
avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et
les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de
cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On
supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans
les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou).
La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai
de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je
n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de
celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde
d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais
temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les
défroques des magasins.
Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc
brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune
safran, et les autres à l’avenant.
Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je
rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre
de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après
le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait
pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les
Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il
ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que,
par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on
voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on
avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre
d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des
enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne
convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des
chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes
mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés
devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux,
qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien.
Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de
l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était
produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre
pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se
prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller,
s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des
Somonos.
Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang.
Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à
arrêter le mal assez rapidement.
Mars 1865.
Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les
reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une
audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou
trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il
ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de
la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à
lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au
lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi.
Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de
Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois
et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je
pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque
j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la
route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je
venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à
partir.
J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne
pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me
retenant il prenait une grande responsabilité.
Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et
qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à
partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier.
Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme
avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire,
je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny.
« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une
lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là,
envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de
m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux
burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux,
qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il
faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais,
ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la
réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas
venue, il ne peut être question de partir. »
Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et
j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces
envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour.
Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de
chercher un guide.
Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous
convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux
laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au
gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les
noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le
plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et
bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant
la lettre de Mustaf.
Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait
essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes
lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention
était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro,
parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs
bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien
que ce devaient être mes hommes.
Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait
accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler,
et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il
dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois
laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous,
mais de race mélangée.
Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses
idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur
avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en
faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le
pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous
n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui
encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère,
s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr,
c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine,
de mois en mois, resta à Ségou.
Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires
circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait
pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné.
Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko
venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après
avoir fait écrire sur un _aloa_[199] une formule de serment terrible, il
la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant
que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela
était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ?
Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait
des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à
leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes
considérables.
Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi.