Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale :
à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient
féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire.
Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux
coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant,
tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour
de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche,
restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son
chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce
qu’on voyait de sa figure.
Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit
avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au-
devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons,
les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à
peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles
qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en
plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient
le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient,
ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de
Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village
et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même
celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la
main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines,
venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait
trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être
Mohammed Bobo.