10 février 1865.

Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le

fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre

sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on

reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était

incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre

compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une

hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le

froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et

à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et

le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il

répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un

musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et

demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno

Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou,

qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un

chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je

donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva

le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha

Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant

qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno

Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans

l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière

alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis

qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il

récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les

accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de

génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la

tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers

l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et

on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un

peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre

compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage

mérité.

Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les

rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait

succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son

souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave.

Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à

acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye,

furent ainsi réglés :

2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ;

3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ;

1500 à ceux qui avaient creusé la fosse.

Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le

partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs

volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons,

satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis

remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux

Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées

par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui

répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs

pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau,

et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye.

Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles

de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou

deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous

espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours,

la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce

qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina,

allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées

par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer

jusqu’auprès des villages d’Ahmadou.

Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait

que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne

craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ;

mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions

maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses

assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours

bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la

délivrance.

[Décoration]

[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son

prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.]

[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la

physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir

le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou,

et son regard voilé avait une douceur incroyable.

Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une

grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.]

[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000

cauris.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 168 / 368 题