Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses
compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement
et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas
bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux
et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la
formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes
se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées
qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de
Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou,
suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres
de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante
pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était
très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et,
derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des
maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à
Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de
la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer
avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil.
Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à
pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre.
A la droite, c’était une colonne de Talibés _Irlabés_, au pavillon noir,
commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au
pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu
du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et
devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ;
puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les
Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les
plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé.
Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers
l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence :
_Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah_[193].
L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre,
attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les
Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes
s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent
en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse.
La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à
l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur
une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village.
Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque
fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en
rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup
férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards.
Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite,
en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était
allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était
sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause.
En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et
les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce
résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis
je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par
l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier
rang. Je n’en trouvai d’abord aucun.
La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru.
Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari,
réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple
du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se
défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des
Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je
me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés,
et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent.
Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais
placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans
des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné
un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec
le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la
vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt
nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne
portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté,
je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme
tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver.
On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de
terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres
qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise
de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ;
elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit
grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur
propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de
Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je
revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le
ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre
en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces
mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa
pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir
restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails.
C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un
tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il
portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la
mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de
manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après
qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça
derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali
Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre,
homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194],
s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête.
Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ;
quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et
pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce,
tout mouvement cessait.
[Illustration : Soldat de Mari conduit au supplice.]
Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le
village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu
qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ;
ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les
malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant
de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils.
Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ;
je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes,
était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait
encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses
compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait
reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion
d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles,
mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers
trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de
brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la
balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et
tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait
que déchirer la peau.
Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ;
dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques
ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à
cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent.
Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline
où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y
passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa
réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt
on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y
trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré
les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de
tirer que vers la nuit, et le _tabala_ résonna constamment. Néanmoins on
était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de
quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance
dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture,
chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au
combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une
alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris
perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ;
une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques-
uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion.
Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt
debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était
tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se
calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de
rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par
quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son
redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant
l’épuisement de leur poudre.
Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le
sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions
d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée.
1er février 1865.
Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les
broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on
en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept,
espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et
sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (_Toubira !_)
Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de
Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été
envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de
Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et
Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un
Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais
pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop
nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce
spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des
morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits
là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras
humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait
commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles
passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas
détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le
sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur
immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir.
Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la
barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui
ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur
immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau
s’est étendu devant leurs yeux ?
Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de
ce lieu d’horreur.
Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà
la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant
d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait
beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans
ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient.
J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système
nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ;
c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de
même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et
dans des cas désespérés.
Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non
sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on
était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais
depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que
cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer
la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché
d’aller où j’avais l’intention de me rendre.
Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans
les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les
positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque
case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées
par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris
sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était
pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres
étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par
les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que
tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le
lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut
tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine,
l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance.
Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq
cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent
à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés
par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs
exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme,
d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des
guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre.
Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne
comptait pas cent morts et deux cents blessés.
Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour
comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière
leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être
retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était
prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de
la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les
autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc.
Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les
poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de
plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que
le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le
monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris,
et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter.
[Illustration : Une exécution à Ségou.]
Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans
la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il
allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat
de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais
perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre,
mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa
victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber
sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du
pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses
amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou.
Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et
il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas
facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de
bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et
prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous
n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit
une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer
sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas
facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du
village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns
avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un
spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en
marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient
des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des
chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles,
dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile
d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des
fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de
tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules
d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire
ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage.
Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés
par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas.
Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant
de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce
fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et
ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce
crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais
c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne
trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces
atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des
Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis
du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et
leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en
Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la
situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces
philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et
se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant
Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans
le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés,
car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à
Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons
vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et
leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa
dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ;
puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une
poule tuée _in extremis_ trempa notre couscous, et telle était notre
fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson,
personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves,
notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir.