Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la
musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou
commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du
palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de
ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son
père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne
faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et
qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père,
ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita
chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant.
Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre,
commença à demander la restitution des _kouloulous_ (objets pillés à la
guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on
mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette
opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin,
lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un
pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ;
enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant
que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette
valeur, un autre avoua un captif qu’il avait _mangé_ ; ce fut du moins
ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait.
Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois
terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre
d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté
les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son
campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal.
Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait
de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui
défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas,
garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à
l’occasion[191].
Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait
sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux
qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller,
mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit
qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur
recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans
chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer.
A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux
tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur
son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était
un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa
couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et,
d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous
allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que
demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront
comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière
des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi
porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à
ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant.
Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu
de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il
ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même
cause, le même homme, il y a une haine immense.
Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et
donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno-
Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave,
prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père.
Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il
n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je
l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait
pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon
père a tué le sien ? »
Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête
couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline
blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit :
« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! »
Puis il se rassit.
Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait
fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille
du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées,
forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture
comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert
de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique.
« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous
avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs
maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent
dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui.
« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis
Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a
pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre
demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne
verra pas la lune le soir ! »
Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou
alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis
aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et,
comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout,
s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de
la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut
rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu
dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très-
gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa,
deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour
lui.
Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour
moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais
rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu
partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai
bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de
capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne
me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état
d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit
ses préparatifs.