30 janvier 1865.

Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la

musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou

commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du

palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de

ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son

père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne

faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et

qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père,

ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita

chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant.

Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre,

commença à demander la restitution des _kouloulous_ (objets pillés à la

guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on

mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette

opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin,

lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un

pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ;

enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant

que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette

valeur, un autre avoua un captif qu’il avait _mangé_ ; ce fut du moins

ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait.

Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois

terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre

d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté

les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son

campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal.

Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait

de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui

défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas,

garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à

l’occasion[191].

Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait

sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux

qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller,

mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit

qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur

recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans

chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer.

A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux

tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur

son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était

un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa

couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et,

d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous

allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que

demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront

comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière

des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi

porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à

ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant.

Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu

de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il

ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même

cause, le même homme, il y a une haine immense.

Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et

donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno-

Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave,

prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père.

Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il

n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je

l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait

pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon

père a tué le sien ? »

Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête

couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline

blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit :

« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! »

Puis il se rassit.

Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait

fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille

du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées,

forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture

comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert

de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique.

« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous

avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs

maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent

dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui.

« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis

Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a

pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre

demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne

verra pas la lune le soir ! »

Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou

alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis

aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et,

comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout,

s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de

la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut

rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu

dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très-

gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa,

deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour

lui.

Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour

moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais

rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu

partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai

bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de

capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne

me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état

d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit

ses préparatifs.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 163 / 368 题