29 janvier 1865.

_Dimanche, 29 janvier._ — A cinq heures et demie du matin, la musique

recommença à jouer et, à ce bruit, tout le monde se leva. Je sus tout de

suite qu’on n’attaquerait pas de la journée. Notre premier soin fut

alors de visiter le village pour chercher quelque nourriture et tenter

d’acheter de la viande ou de la volaille afin de nous soutenir ; mais ce

fut en vain. A l’approche de l’armée, les habitants avaient caché leurs

bestiaux et leurs poules dans les coins les plus inaccessibles de leur

maison, et si on entendait le bruit des animaux, on ne les voyait pas ;

quand on demandait à acheter à la porte d’une maison, on ne vous

répondait pas, et la personne à laquelle on s’adressait s’empressait de

rentrer dans l’intérieur.

Marcadougouba est un très-grand village, mais fort peu habité. Son nom

indique suffisamment que c’est un village de Soninkés[189], et deux

mosquées à hautes tours en terre montraient que c’étaient des musulmans

qui l’habitaient. L’une de ces tours, ogivale dans le haut, n’avait pas

moins de quinze mètres. De nombreux puits, profonds de vingt-cinq à

trente mètres, donnent de l’eau en abondance, et, malgré cela, vu le

nombre considérable d’hommes réunis en ce lieu, ils ne suffisaient pas

en ce moment. Aussi mes laptots, plutôt que d’attendre leur tour pour

puiser l’eau, préféraient faire boire les chevaux à Somono Dougouni,

village situé au bord du fleuve, à environ une demi-heure de route au

Nord.

Autour du village, en dehors, et même dans quelques terrains vagues à

l’intérieur, on cultivait du tabac.

Dès que nous fûmes bien convaincus qu’il n’y avait rien à acheter, nous

revînmes au camp, et l’un des hommes de Samba N’diaye, un nommé

Souleyman, vint me demander si je voulais qu’on me fît une case. Je

n’eus garde de refuser, et, pendant que nous allions voir l’arrivée de

divers détachements qui ralliaient l’armée, Souleyman, après avoir pris

les ordres d’Ahmadou, dit à Fali de nous construire une case, ce qui fut

fait par les sofas avec une promptitude remarquable. Nos laptots

profitèrent de l’occasion pour se munir de sécos aux dépens du village,

ainsi que de bois à brûler, et nous fûmes installés.

Les détachements qui arrivaient étaient composés de gens de Somono

Dougouni, de Bamabougou, de Koghé ; il y avait des Talibés et des

Toubourous. Enfin, Tierno-Abdoul arriva avec l’avant-garde, qui était

restée en observation, les sofas seuls étant à Marcadougouba. Leur

arrivée fut l’objet d’une courte fantasia, cérémonie indispensable en

pareille occasion.

Une chose me surprenait, c’est qu’au milieu de ce tohu-bohu général, où

chacun cherchait des ressources pour son compte, nous étions l’objet de

politesses et d’égards de la part de tous ; et, dès ce moment, jusqu’à

mon départ, il en a toujours été ainsi. Il semblait que le fait d’être

venu à l’armée avec eux eût modifié ma position, et, de fait, il est

impossible de dire à quel point cela me rendit populaire.

Peu après, un peloton de sofas, qu’on avait envoyés voir ce qui se

passait, revint de Toghou. Ils avaient trouvé Mari campé avec son armée

derrière la ville, et quand on les avait aperçus, un griot à cheval

s’était avancé en leur criant : « Talibés, vous en avez goûté la

première fois. Si vous y revenez, ce sera bien autre chose. »

Mari, disaient-ils, avait beaucoup de monde.

A peine mes laptots m’avaient-ils fait ce rapport, que Tambo vint me

voir et me raconta la première attaque ainsi qu’il suit :

L’armée de Tierno Alassane est venue jusqu’à portée de fusil de Toghou ;

l’armée de Mari était rangée. Tierno Alassane, sollicité d’attaquer par

les Talibés, refusa, disant qu’Ahmadou avait défendu d’attaquer sans

qu’il fût prévenu. Alors les cavaliers bambaras sont venus trois fois

charger ; les Talibés à cheval se sont élancés à leur rencontre, et les

Bambaras se sont sauvés. Mais à ce moment, un Poul Talibé, à cheval,

alla se camper entre les deux armées pour faire preuve de courage. Les

Bambaras chargèrent pour s’emparer de lui ; les Talibés allèrent à son

secours, et la mêlée devint générale. Seulement, Tierno Alassane ne

voulut pas y prendre part avec sa compagnie d’infanterie, et la panique

s’étant mise dans les rangs, tous les porteurs de poudre s’enfuirent ;

l’infanterie les suivit. Le porteur du tabala fut tué, et les Bambaras,

après s’être emparés de la poudre et du tabala, rentrèrent dans le

village. On dit, ajouta Tambo, que Mari a tout de suite envoyé le tabala

à Sansandig, comme preuve de sa victoire.

D’après Tambo, les Talibés bien commandés eussent pu remporter la

victoire ou au moins repousser les Bambaras dans le village ; car Mari

n’avait, dit-il, que cinq cents chevaux et mille hommes à pied. Mais,

depuis, il a reçu beaucoup de renforts et il lui en arrive constamment.

Ceci confirmait ce que nous avions supposé. Tout le pays se levait en

masse pour venir rejoindre son ancien maître, et un nouvel échec eût été

la perte d’Ahmadou et de ses partisans.

Tambo, du reste, était un bon informateur ; il avait pris une part

vigoureuse au combat du 25, et il était allé enlever des mains des

Bambaras un jeune parent de Samba N’diaye, nommé Mahmodou, au moment où

ce jeune homme venait de tomber blessé d’un coup de lance, qui, après

lui avoir déchiré le cou sur dix centimètres de long, lui avait percé la

main. Tambo, qui le suivait des yeux, s’était élancé sur son vigoureux

cheval, présent d’El Hadj, qui, comme je l’ai dit, l’avait reçu lui-même

du fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou, et il avait eu le bonheur

d’abattre d’un coup de fusil le Bambara qui allait achever son jeune

parent. Il l’avait ensuite enlevé en croupe et l’avait ramené.

Le soir de ce même jour, Ahmadou partagea quatre-vingts barils de poudre

entre les diverses compagnies, en recommandant de ne pas la gaspiller et

défendant de tirer un seul coup en fantasia sous peine de coups de

corde.

Dans cette journée, nous avions eu beaucoup de fatigues et nous avions

peu mangé ; en dépit de nos efforts, jusqu’à deux heures, nous n’avions

rien trouvé à acheter, lorsque Souleyman, plus heureux, réussit à nous

procurer deux petits poulets gros comme le poing. Nous fîmes bouillir ce

maigre régal pour en tremper le couscous ; mais je dois dire que j’ai

rarement rien trouvé de plus mauvais. Un peu plus tard, Ahmadou nous

envoya dix-huit poules magnifiques, que les gens du village étaient

venus lui apporter sur la réquisition de Tierno-Abdoul, avec cent vingt

calebasses de lack-lallo, destiné aux sofas. Mon premier mouvement fut

d’accepter ; mais le docteur, croyant qu’Ahmadou se privait, insista

pour que je n’en prisse que quelques-unes. Je renvoyai donc douze

poules, en faisant remercier Ahmadou ; mais, ainsi que je m’y attendais,

il ne voulut pas les recevoir et me dit que si j’en avais de trop, je

pouvais les donner à qui je voudrais, que, pour lui, il les avait

données, que c’était fini.

Mes laptots étaient enchantés. Je leur en donnai cinq, j’en pris deux

pour notre souper ; et convaincu que le lendemain on attaquerait, ne

voulant rien avoir qui gênât mes mouvements, je distribuai les autres

entre les principaux chefs et ceux qui, tels que Fali et Souleyman, nous

avaient été utiles. Mon ami Samba Farba vint demander sa part, et j’en

envoyai à Tierno-Abdoul, à Mahmadou Dieber, à Sonkoutou et à Sidy-

Abdallah. — Ce dernier cadeau était politique, je savais qu’avec les

cadeaux on fait tout des Maures, et cette fois encore je ne me trompais

pas.

Tous furent enchantés, et ils le furent bien davantage quand, le soir,

Ahmadou, m’ayant envoyé par Mahmadou Dieber un superbe mouton gras, j’en

fis la distribution, dans laquelle le nombre des élus fut encore plus

considérable. Plusieurs vinrent me remercier en personne, Tierno-Abdoul

et Tierno-Alassane, entre autres, qui vinrent la nuit, pendant mon

sommeil, m’apporter la nouvelle qu’on ne partirait pas le lendemain. Si

je l’eusse su plus tôt, j’avoue que j’aurais été moins généreux. Enfin,

tout était distribué, et il nous restait encore de quoi vivre le

lendemain à peu près : c’était plus que suffisant, et la Providence

veillait sur nous.

Ce qui avait contribué à faire croire que le lendemain serait le grand

jour, c’est que la lune paraissait ce soir même. Elle avait été

accueillie aux cris de _Yallah salam, Yallah tagui ballel, Yallah boni

Keffirs_[190], cris poussés par toute l’armée avec un entrain

remarquable, et cette voix immense s’élevant dans la plaine de dessous

les arbres avait bien sa grandeur. Les chevaux, effrayés, hennirent et

se cabrèrent, et un frisson général sembla courir dans tout le camp.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 162 / 368 题